Maroc 2024
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Au delà du mythe national

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Dans l’article Langue, Frontière-Etat et Nation, j’abordais la frontière comme une construction à la fois sociale, symbolique et géopolitique, servant d’instrument de régulation et d’affirmation du pouvoir. Si les États matérialisent leur autorité et leur identité à travers les frontières, cela ne suffit pas à faire nation. Ce qui fonde véritablement l’unité nationale, c’est une culture commune et le sentiment d’appartenance. La nation est la construction identitaire d’un groupe.

Suite à cela, j’ai reçu un retour très intéressant de Christophe de Chine365 qui ouvre le débat sur les notions de nation et de civilisation. Ces remarques m’ont amené à prolonger la réflexion dans cet article, car en effet la nation repose beaucoup sur des institutions politiques.

Déconstruire le mythe national

Nation : un récit politique euro-centré.

L’Europe a fondé cette notion politique en 1789, durant la période de la Révolution française. Dans le Larousse la nation est définie comme un : « Ensemble d’êtres humains vivant sur un même territoire, ayant une communauté d’histoire, de culture, de traditions, parfois de langue et constituant une communauté politique. » C’est-à-dire un peuple souverain défini comme une entité politique au sein d’un territoire établi, partant d’un cœur territorial et élargie au fil des conquêtes, avec une langue et une histoire commune. La nation est un concept qui a émergé en opposition à l’autorité de droit divin du roi ; le pouvoir vient du peuple.

Les philosophes allemands au début du XIX siècle ont émis l’idée que la nation reposait sur la langue, la race, la culture ou la religion. Durant la même période, des philosophes français se sont quant à eux opposé cette théorie : la nation serait un choix qui s’enracine dans un passé commun avec la volonté de vivre ensemble. 

La nation est une construction euro-centré qui a été transposée, imposée, parfois appropriée, et articulée autour d’un territoire délimité et d’une culture unifiée. Cependant, il existait et continue d’exister dans d’autres régions du monde, des formes variées d’organisation sociale, qui ne correspondent pas au modèle européen, et qui ont pu être invisibilisées voire détruite par ce concept, et au nom de l’uniformisation nationale ; souvent instrumentalisé par l’État à des fins de contrôle et de pouvoir. Cette dynamique amène finalement à une perte de repère et à l’effacement d’autres formes d’organisations ; la culture disparaît, et celle de l’autre est rejetée au profit d’un récit dominant.

Unité, au-delà du sol, au-delà du sang

L’unité c’est le « caractère de ce qui est commun à plusieurs, qui est identique pour plusieurs ; homogène, non composite »

L’unité existe sans État et sans nation, grâce à la cohésion et au sentiment d’appartenance permi par les pratiques culturelles, philosophiques et aux récits communs. L’unité ne devrait pas effacer les différences mais plutôt permettre un cadre ou les différentes unités sont en cohésion.

Par exemple, la Chine ancienne s’est construite sans nation, ni frontière stable, ni par une langue unique, mais grâce à une culture partagée : éthique confucéenne, cosmologie taoïste, mémoire historique. Et c’est seulement à partir du XXe siècle, que la nation chinoise s’est formée par nécessité face aux ingérences étrangères.1

Notons que la reprise d’un modèle-système qui tente d’uniformiser la pluralité au sein de sociétés dont la sociologie et l’histoire sont très différentes, ne fait que renforcer les fractures. Il semble important de repenser nos modèles et perceptions, pour ne plus dépendre d’un mythe et sortir de la culture de masse ! 


Les formes culturelles de cohésion


Civilisation et appartenance, l’héritage culturel vivant

La civilisation quant à elle est définie dans le Larousse comme « l’ensemble des caractères matériels, intellectuels, spirituels et moraux qui caractérisent une société, une époque ou un groupe humain ». Et le processus de civilisation est défini comme « l’action de civiliser un pays, un peuple, de perfectionner les conditions matérielles et culturelles dans lesquelles vit un peuple ; état de développement économique, social, politique, culturel auquel sont parvenue certaines sociétés et qui est considéré comme un idéal à atteindre par les autres. » 

“L’action de civiliser un pays, un peuple”.. c’est une vision très réductrice, auto-centré et hiérarchisante de la culture et de l’humanité. Regrettable. De plus, la suite de la définition expose la civilisation comme étant une société étant “parvenue” à “l’idéal à atteindre”.. est-ce vraiment ça ? Je ne pense pas.

La civilisation est un héritage culturel longuement cultivé grâce à des codes, une éthique, des rites, ainsi que sur la mémoire et la transmission. La culture, l’imaginaire commun sont le socle de la cohésion, qui est bien plus puissante que n’importe quelle pensée politique.


Afrique : racines vivantes, modèles rigides

L’Afrique témoigne également de cette réalité. Avant 1885, le continent était structuré par une grande diversité de systèmes socio-politiques diverses. Ces sociétés n’étaient pas définies par des frontières rigides, ni par une langue unique, ou un drapeau. Elles étaient unies par des traditions vivantes, des croyances partagées, des liens communautaires transmis par la mémoire collective. Il s’agissait d’une mosaïque de clans, de règles propres à chaque groupe, et non d’un État centralisé au sens européen. L’idée de nation, ne constitue pas une forme universelle d’organisation politique. Les sociétés africaines dans leur fondement se basent sur une multiplicité d’appartenance, des logiques d’équilibres entre groupes.

Les modèles politiques ont évolué, cependant ce concept de l’Etat et de la nation peut apparaître comme une construction fragile : une maison aux fondations plus ou moins stables, mais sans racines, donc déconnectée des sociétés qu’il prétend organiser. Plusieurs Etats africains explorent de nouvelles formes d’intégration, en effet, tant que les fondations politiques ne s’enracinent pas dans les histoires et valeurs structurantes d’une société, le modèle reste inadapté. Le cœur de l’Afrique tente de trouver ses propres termes dans un cadre trop établi et trop étriqué pour accueillir la transversalité de ses appartenances, la richesse et la finesse de ses modes d’organisations.

La politique africaine est fortement influencée par le lignage, l’ethnie… Pourquoi ? Parce que dans de nombreuses sociétés africaines, la légitimité traditionnelle repose avant tout sur une reconnaissance collective. Les chefferies, l’hérédité, les réseaux de parenté, les chefs coutumiers, les anciens, occupent des rôles essentiels, répartis dans différentes strates de la société. Ces figures sont investies d’une responsabilité sociale, morale et parfois spirituelle : régulation, justice, protection. Ces formes politiques orales et non étatiques puisent leur légitimité dans les liens communautaires qui ont du mal à se retranscrire dans un système étatique souvent inadapté (centralisation, uniformisation, règles écrites). En réalité ce qui importe ce n’est pas seulement le statut d’autorité, mais la capacité à incarner un devoir collectif, à mériter sa place par ses actes.

L’enjeu aujourd’hui serait de repenser des formes de représentation adaptées ; dans des sociétés où le regard des autres participe grandement à asseoir la légitimité, la posture est d’autant plus importante que le titre : représenter ne signifie pas dominer, mais porter un engagement, devant, avec et pour les siens, y compris ceux qui résistent, contestent. 
Enfin, l’oralité qui est un mode de transmission, de médiation et de régulation est également un levier à intégrer : la parole partagée n’est pas un moyen d’imposition mais de reconnaissance, de démocratie.


L’appartenance comme fondement politique

Prenons l’exemple des Issas, tribus originaire de l’Ogaden (ancienne région située entre Djibouti, le Somaliland et l’Ethiopie). En 1977, la Guerre de l’Ogaden, entre l’Ethiopie et la Somalie pour la délimitation des nouvelles frontières lors de la décolonisation, a amené une grande communauté Issa à migrer dans la région d’ Ali Sabieh à Djibouti. Les Issas font partie de l’ethnie Somali, et au sein de la tribu Issa il y a douze clans, qui sont tous régis par le droit coutumier. Un Issa de Djibouti se considère djiboutien (territoire), somali (ethnie) et Issa (clan). 

Le sentiment d’appartenance est notre expérience intime et symbolique, nourrie par nos représentations, notre vécu. De la même manière que l’identité n’est pas un concept figé, l’appartenance peut-être multiple, appartenir permet ce sentiment d’union, de solidarité. Il est parfois nourri pour conquérir ou pour faire face à l’oppresseur, mais à quel moment l’unité est-elle nourrie pour réparer, et élever ? 

Par exemple, les systèmes fédéraux ou encore les pays à forte diversité ethniques connaissent des revendications identitaires, et parfois des conflits violents. La nation n’est ni un modèle unique, ni une construction linéaire ; unité politique et pluralité identitaire sont complexes à concilier. Chaque société peut inventer ses propres outils et modes de cohésion, respectueux de son histoire, de son passé, sa culture, ses croyances, ses langues etc. L’autorité devient alors une responsabilité plus qu’un pouvoir.

La diversité reconnue, facteur d’unité : l’histoire de la Rome Antique

Intéressons nous brièvement à Rome dans l’Antiquité, non pas aux raisons, aux moyens de son expansion, ou aux limites, mais plutôt aux mécanismes qui ont permis d’assurer la coexistence de peuples et de cultures différentes au sein d’un même espace. Une unité non pas basée sur une identité unique, mais sur la reconnaissance mutuelle de divers peuples et autorités locales. 

Cette cohésion s’est construite par le biais de plusieurs facteurs : le respect des spécificités locales (codes, religions, organisations etc.), l’intégration des différents cultes locaux dans la vie quotidienne ; des alliances militaires et politiques, l’implication des élites locales dans la gouvernance. Mais également, la possibilité d’avoir la citoyenneté romaine ; des réseaux développés facilitant l’échange (mobilité, communication, commerce, idées) ; et le droit romain qui offrait un cadre juridique suffisamment souple pour s’adapter aux différentes réalités locales. 
⇒ Tant que l’autorité romaine n’était pas remise en question, les différents peuples étaient assurés d’être reconnus dans leur spécificités. 


Conclusion

Ainsi, que ce soit en Afrique, en Asie au présent ou dans l’antiquité, l’histoire révèle des systèmes fondés sur la coexistence d’autorités multiples, qui nourrissent la réflexion sur la manière de construire, afin de sortir du modèle centralisé de domination. 

Ces modèles s’appuyaient sur : le respect, la reconnaissance et l’intégration des spécificités culturelles (et non pas par leur uniformité) ; La reconnaissance de l’autorité comme assurance d’autonomie ; L’intégration des différentes autorités locales dans la gouvernance ; Des alliances politico-militaires qui intègrent les différents groupes et assurent leur protection/légitimité, en échange de leur implication militaire ; Pas de système unique, le droit central est articulé avec les droits locaux ; De manière plus vaste et moins codifiée que la citoyenneté, la reconnaissance de l’autre dans son appartenance ; Enfin, les mobilités, le commerce, et la communication sont des leviers pour diffuser, ouvrir les espaces et créer du lien. Toutefois ces systèmes ont aussi traversé des conflits,  violences, tensions et revendications importantes, mais ces exemples permettent de penser d’autres façons de gouverner, qui ne reposent par une centralisation de l’autorité.

Le concept politique de nation tel qu’il s’est construit en Europe est marqué par la rupture avec la monarchie absolue (la souveraineté liée à l’héritage et au droit divin) lors de la Révolution Française. Cette légitimité est renversée, le pouvoir souverain appartient désormais au peuple (la nation). D’autres formes d’organisation sociale, fondées sur la diversité culturelle, l’autorité locale ont pu être invisibilisées par ce modèle dominant, et historiquement situé en Europe.

Plus qu’une question de modèle ou d’enjeu politique, c’est le choix de chaque être humain d’œuvrer à bâtir des formes d’autorités et de transmission en conscience pour la cohésion, qui reconnaît la diversité, sans la nier, ni l’écraser. Je pense que dans nos quotidiens, à travers notre travail, nos intéractions, nos projets, les choix que l’on porte infusent lentement mais sûrement !

Réalisation personnelle, aout 2025

Camille Marion



Bibliographie
BAUD, Pascal. Dictionnaire de géographie. Paris, Hatier
CAPUL, Jean-Yves. Dictionnaire d’Economie et de Sciences Sociales. Paris, Hatier.
BAUMANN, Hermann.  WESTERMANN,  Diedrich. Peuples et civilisation de l’Afrique.
Manssah. “La chronique MANSSAH : quel modèle de gouvernance pour l’Afrique ?”. Youtube https://www.youtube.com/watch?v=BzLT3QIZtPA

  1. Commentaire de Christophe, sur l’article Langue, Frontière-Etat et Nation :
    Ce que nous appelons aujourd’hui la nation chinoise — zhonghua minzu 中华民族 — n’apparaît réellement qu’au XXe siècle, dans le sillage de l’effondrement de la dynastie Qing. C’est une réponse à l’humiliation des traités inégaux, aux ingérences étrangères, à la nécessité de se réinventer comme entité politique unifiée. Mais la Chine ancienne ne se pensait pas en termes de nation. Elle se pensait comme une civilisation — un monde organisé autour d’une culture, d’une morale, de rites. Ce qui tenait l’ensemble, ce n’était ni une langue unique ni une frontière stable, mais :
    – une éthique confucéenne, fondée sur l’harmonie sociale, la piété filiale, les rites ;
    – une cosmologie taoïste, souple et fluide, attentive aux mouvements du vivant ;
    – un système bureaucratique fondé sur le savoir classique et les examens impériaux ;
    – une écriture unificatrice, non phonétique, qui reliait les dialectes les plus éloignés ;
    – une mémoire historique inscrite dans la succession des dynasties.
    La Chine montre ainsi qu’une civilisation peut exister sans être une nation, que la cohésion peut émerger de la culture, des pratiques, de la mémoire, sans passer par les outils modernes de l’État-nation.
    À ce titre, l’Europe et la Chine ont suivi des trajectoires inverses :
    l’Europe, mosaïque d’États, cherche à créer une civilisation commune ;
    la Chine, civilisation plurimillénaire, a fini par prendre la forme d’un État.
    [L’intégralité du commentaire est disponible en cliquant ici ↩︎

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