Verbe Bègue, Le Kasàlà art oratoire africain
La poésie n’a d’importance que pour celui qui a l’expérience et la conscience de sa nature éphémère… Mais elle ne donne pas nécessairement de réponse aux maux ; elle en fait le constat amer en pointant la finitude que ni médecin ni psychologue, ni pasteur ni prêtre, ni politique ni philosophe ne saura conquérir ! Nous ignorons souvent que tout a déjà été pesé à sa juste valeur ! Alors comme disaient les romains autrefois : « aléa jacta este » !!
Cependant elle est aussi le chant de la joie et du bonheur. Elle chante la vie dans sa beauté immense. Elle est « expression » de l’amour et de la fraternité entre les hommes. Mais elle peut aussi dans sa virulence incarner la haine et l’obscurantisme.
J’aime la vie et les humains ; j’ai appris de Jean de la Fontaine que :
« Le silence est d’or, la parole est d’argent » ; silence et parole poétiques sont un faisceau d’éclairage dans un monde aveuglé par l’orgueil et la concupiscence. »
« Bavardage est écume sur l’eau, action est goutte d’or. Il est bon de parler, et meilleur de se taire. »
Le poète utilise souvent un langage saccadé, parfois chancelant, musical, quelque peu étrange… Le poète est bègue, il s’efforce de dire le monde avec des mots qui se bousculent en lui… et qui traduisent la complexité de l’universel.
La poésie est un art majeur. Elle sert à valoriser tous les autres arts. Elle ne trouve pas aujourd’hui, dans nos sociétés fortement dominées et aveuglées par l’esprit matériel, la noble place qui lui revient. Et pourtant, il n’est plus beau roman sans poésie. Il n’est plus beau cinéma sans poésie. La poésie est sans conteste le catalyseur de l’imaginaire. Sans elle, nul ne peut atteindre le mystère de la création. Que serait une œuvre picturale sans elle. Que serait la science même, sans poésie ? Que serait la musique sans elle ?
Sans aucune forme d’exagération, Je souscrits à l’affirmation de Novalis, de son vrai nom Georg Philipp Friedrich Leopold von Hardenberg, selon laquelle « La poésie est l’héroïne de la philosophie. La philosophie élève la poésie au rang de principe. Elle nous enseigne à connaître la valeur de la poésie. La philosophie est la théorie de la poésie. Elle nous montre ce qu’est la poésie, qu’elle est Un et Tout. » Et, sur Goethe, il dit : « La poésie est le réel véritablement absolu. C’est le noyau de ma philosophie. Plus c’est poétique, plus c’est vrai. »
Je vous offre ici un long poème. Il se rapproche du Kasala qui selon le Professeur Jean Kabuta, « est un texte de force et d’affirmation à travers lequel l’homme prend sa place parmi les humains. Il ne se met ni au dessus, ni en dessous des autres, il existe. Dans beaucoup de cultures, il est proscrit de faire la louange de soi, c’est l’autre qui a ce droit. C’est le passant qui dit au fermier que son champ est magnifique. »
« Art oratoire d’inspiration africaine, le kasàlà est un poème cérémoniel, une manière élogieuse, publique et solennelle de nommer la personne. Le poète célèbre l’autre, se célèbre lui-même et célèbre l’humanité ainsi que le mystère de la vie. »
Je suis N’Zadi
Femmes et enfants meurent violés
Violentés au prix du coltan
Du cobalt et du diamant
Ma case baigne dans le sang
Je t’ai envoyé mille et un courriers
Madame la « Communauté internationale »
Tes tiroirs en sont pleins
Mais tu n’y réponds que vaguement
Lors de tes sporadiques assemblées
Tu sais bien de quoi je me plains
Je nous croyais tous fils d’Adam
Tout comme toi je descends de Noé
C’est bien toi qui me l’as dit
Je suis d’Akhenaton le pharaon
J’ai le soleil dans ma peau
Aïssata m’a donné le sein
Toi et moi faisons humanité
…
Je m’appelle Kongo
Mon cheval est l’équateur
Je pleure tout mon sang versé
Et mes aïeux dans l’océan ensevelis
Madame la «Communauté internationale »
Les vautours volant sont sans scrupule
Femmes et enfants meurent violentés
Sommes nous toujours de ton « humanisme »
« Madame la Communauté internationale »
Aujourd’hui je le sais
Qui je suis et qui j’ai été
L’ancêtre me l’a révélé
Femmes et enfants se tiennent debout
Comme un seul Homme unis
Ils prendront leur liberté
Leur conscience éveillée
Réclame la souveraineté
…
Mon histoire, ma vie hier aujourd’hui et demain
Dire une douleur une déchirure à l’ombre d’une nuit profonde
Le cri béant écho d’une solitude
Connaître et renaître telle une imposture
Mon histoire marquée par une cupidité aveugle et sans borne
L’œil en triangle perçoit au-delà de l’horizon
J’ai la force la sagesse et la beauté
Mais il me manque l’arme pour accéder au sommet
Ma vie aujourd’hui comme celle de demain est encore embourbée
O « Mikishi »
O « Bankambua » par quel chemin courir la proie
Comment retrouver ma souveraine identité
Au nord s’élève des voix discordantes
Quelle science me faut-il pour atteindre le verbe de justice
Je veux la lumièrere de Thôt-trois-fois-grand
Par quel sentier vais-je retrouver la règle et le compas d’Imhotep
Je n’entends plus chanter le coq le matin, ni la cigale ni le grillon
O « Mulemba » serais-tu en courroux contre ma descendance?
J’attends que se manifeste ton pardon
Que tu me réapprennes l’art d’être Kongo,
je veux vagabonder d’Est en Ouest
Sans restriction, et goûter au philtre de l’immortalité
Que se confondent ceux qui me veulent anéanti
Ceux qui ont trahi la règle de « l’Amanti »
O bel amant de la belle Isis
Je viens te servir en fidèle soldat
Pour reconquérir les terres du Sud confisquées
Et libérer mes congénères de la loi de ceux qui marchent de jour masqués
O Saints martyrs et Chérubins
Je n’ai en guise d’armes que mes larmes et mes mots
Reprenez vos mains tranchées par la barbarie
Aujourd’hui, comme demain nous allons marcher
Tête haute et le chant clair
Parce que nous sommes la liberté
Nous voulons et réclamons la paix
Une nouvelle nation, une nouvelle raison
Leurs intrigues se sont dévoilées
Ils se détruiront avec leur propre poison
« Nerout Aken » qui a porté les mystes de Râ
Frappe de son sceptre la terre aride
Que tombe les pluies de l’abondance
Sur ma vie aujourd’hui comme demain
J’ai parlé le cœur dans une profonde douleur
L’ombre de la nuit n’est que vieux souvenir
Je sors du cocon, de l’hubris de l’oppresseur
Ayant tel Osiris retrouvé l’integrité
Par la puissance de Nephtys, Isis et Horus dieux
« En vérité, les puissants trembleront et se désoleront
Quand ils me verront sortant du « Duat »
Brandissant Le Ankh majestueux
Le Oudjat vigilant
Ô « Mikishi », Ô « Bankambua »
Par quel chemin atteindre la proie
Mon rétale souillé et brisé
…
S’il est une chanson qui revienne avec entêtement dans mon esprit, c’est celle qui évoque le questionnement sur l’Homme. Comment se peut-il que l’Homme, en même temps qu’il cherche consciemment à évoluer, en même temps qu’il se veut démocrate et humaniste, en même temps qu’il se veut savant et civilisé, l’Homme se renferme sur lui même dans un égoïsme et un ethnocentrisme maladifs, ignorant les règles du jeu de l’amour et de la vérité: ignorant la « lumière » qu’il dit chérir; ignorant la beauté et la force créatrice en lui; ignorant la chaleur d’une sincèrere fraternité se nourrissant de méchanceté et de barbarie.
S’il est une chanson qui revienne avec entêtement dans mon esprit, c’est celle qui évoque le questionnement sur l’humanisme :
Humanisme romantique ou révolutionnaire
Humanisme universel ou universitaire
Humanisme de combat ou transhumanisme
L’Homme n’est-il pas Homme que par sa mort?
…
Je veux que s’envole
Aussi léger qu’une plume
Mon cœur vers un ciel libéré
Me sachant et me reconnaissant de la terre
Homme debout
La ville qui me regarde le sourire pâle
Les rues vibrent de toutes les machines
La saison qui court m’épuise
L’épouvantail de la cité s’ébroue
Ébranlé par le vent de novembre
Le vent de la mer est froid sur mon corps. L’horizon muet ne donne que frissons. Le vent de la mer froide fait chanter les buissons quand tu marches, fauve, silencieux, sur la berge déserte, impuissant devant l’eau en turbulence.
Je viens un instant dans ton silence. Un moment aussi long que le firmament… long comme l’infini. Un instant où ne subsiste ni envie, ni désir…
Je viens un moment écouter ta solitude, comme dans le vertige d’une folie, quand l’on se détourne de toute philosophie, quand les mots sont comme du sable mouvant.
Ce vent salé, de la mer obscène pénètre froid dans ta douleur, ton cri appelle les loups…
Samuel Tambue Kanyuka, à Paris 2024

Oh merci Samuel 🙏. La poésie nous rappelle la Vie. Cela part de fréquences et de vibrations qui ne peuvent être juste pour chacun qui s’y essaie, qui s’y met.
Comme tu le dis si bien, la Poésie est sonore, vibrante, musicale. Elle reflète l’état de l’âme, l’état de la posture. Et bien des personnes ne savent pas ou plus conjuguer les vibrations de leur âme, de leur cœur… surgi la dichotomie.
Merci Samuel, ton poème dégage tant de tendresse, dans tant de vérité.